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Apprivoiser le questionnement philosophique

Comme animatrice philo, j’ai constaté combien les jeunes peuvent être mal à l’aise lorsqu’iels sont invité·e·s à faire de la philosophie dans un cadre formel. Certain·e·s participant·e·s s’expriment avec hésitation, d’autres tournent l’exercice en dérision, d’autres encore s’enferment dans un mutisme. Je vous présente ici deux activités qui sauront réchauffer les esprits pour pratiquer cette gymnastique de la pensée qu’est la philosophie.

Premier exercice : « Regard multiple »
Cet exercice appelle à trouver le plus de façons de nommer un même objet. Le but est d’en dégager différentes dimensions selon que l’objet choisi est perçu dans un contexte ou un autre, sollicitant au passage la pensée créative. Par exemple, une carotte peut à la fois être désignée comme un aliment, un légume, une source de fibres. Sandrine, une participante âgée de 8 ans, renchérit : « C’est aussi un nez de bonhomme de neige ! » À une première perception s’ajoutent alors d’autres perspectives.

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Deuxième exercice : « Dilemmes éthiques »
Cet exercice procède de mises en situation à partir desquelles il faut prendre position. Exemple : votre meilleur ami vous montre avec enthousiasme un dessin de son cru, que vous trouvez très laid, et vous demande ce que vous en pensez. Hanna, 10 ans, n’hésite pas : « Je lui dis la vérité parce qu’il faut toujours être honnête. » Sa collègue, Mariama, fait preuve de diplomatie : « Pour éviter de blesser mon ami sans raconter de mensonge, je lui dis ce qu’il devrait selon moi améliorer. » Certains feignent toutefois de trouver l’oeuvre attrayante pour éviter un potentiel conflit. L’activité favorise l’écoute et l’accueil des différents points de vue. Elle permet aussi de commencer à nommer et reconnaître les outils de la pensée.

Les activités décrites plus haut sont préparatoires à des échanges plus consistants sur des thèmes comme l’injustice, la beauté et la science, qui par la nature du dispositif, transformeront entre autres les relations entre les participant·e·s. Reconnue par une communauté de chercheur·e·s pour instaurer un respect durable, la pratique de la philosophie pour enfants est sans aucun doute une méthode à intégrer dans le plan d’action mis de l’avant par chaque institution scolaire pour prévenir et combattre l’intimidation !

Écrit par Julie Sarrazin | 2 mai 2024
Photo : Caroline Rousseau


Provoquer l’esprit critique

Le grand objectif de la pratique de la philosophie pour enfants est d’amener les jeunes à penser par et pour eux-mêmes. Ainsi, lorsque les participant·e·s sont assis·e·s en cercle et discutent, iels sont invité·e·s à remettre en question des lieux communs et des préjugés. Or, quand un groupe fait rapidement consensus sur un sujet, la discussion tombe généralement à plat, bien que diverses avenues restent à explorer. Que faire alors ?

En réfléchissant par exemple sur les changements climatiques, un groupe de jeunes pourrait se mettre d’accord pour dire : « Les humains sont responsables de la crise écologique. » Avec une question de relance telle que : « Est-ce que tous les humains sont responsables de manière égale de la crise écologique ? », on stimulera leur esprit critique. Une bonne question de relance donnera l’occasion aux participant·e·s de nuancer leurs propos et d’approfondir leur réflexion. En se basant sur certains critères, le groupe pourrait alors choisir d’établir des degrés de responsabilité selon la classe sociale et les occupations de chacun·e.

« Une bonne question de relance donnera l’occasion aux participant·e·s de nuancer leurs propos et d’approfondir leur réflexion. »

Dans cet autre exemple, voyons comment le développement de l’esprit critique permet de dépasser ses propres impressions, en faisant place aux faits et à l’objectivité. Au cours d’une leçon de géographie,  Philippe Longchamps, professeur québécois reconnu pour la qualité de son enseignement en Suède, apprend à ses élèves que la Terre est ronde. Toutefois, au cours d’une leçon suivante, il prétend que la première leçon est issue d’une conspiration et qu’en vérité, la Terre est plate. Les jeunes se trouvent devant deux affirmations contradictoires, l’une excluant nécessairement l’autre. Philippe Longchamps leur demandera alors de trouver les meilleures preuves, celles qui établiront la réalité, puis de les présenter. 

Lors d’une discussion philosophique, les questions de relance constituent un outil d’animation indispensable, et ce, autant pour inciter une recherche d’objectivité que pour faire apparaître les fondements (et les limites !) des principes sous-tendant les différentes prises de position des participant·e·s. L’adulte ayant le rôle d’animateur·trice doit cependant éviter de relancer trop souvent la discussion. Cela peut avoir comme conséquence de déplacer plus qu’il n’en faut le sujet et ses objets, au détriment d’un approfondissement de la pensée. 

Bonne discussion !

Écrit par Julie Sarrazin | 20 août 2023
Photo : Caroline Rousseau


Choisir ses outils de la pensée

En participant à des discussions philosophiques, on apprend à mieux penser. Pourtant, il n’est pas question de suivre une méthode particulière ni de relever des défauts dans l’exercice de notre jugement. Si ces discussions ne se déroulent pas sur le mode de la correction, comment peut-on augmenter la qualité de nos processus cognitifs ?

Une des façons de permettre à la pensée d’observer son propre cheminement (c’est-à-dire de favoriser la métacognition) consiste à prendre conscience de ce qu’on appelle « les outils de la pensée ». Ces outils correspondent aux différentes opérations qui adviennent lorsqu’on raisonne. Définir, comparer, contextualiser, distinguer, fournir des exemples, nuancer sont autant d’outils de la pensée, pour n’en nommer que quelques-uns.

Toute personne qui discute utilise spontanément ces outils. Mais en portant attention aux mécanismes qui nous amènent à en choisir un plutôt qu’un autre dépendamment des circonstances, notre pensée se consolidera. En observant nos propres processus cognitifs et ceux des autres au cours d’une discussion, on choisira mieux nos outils dans chaque situation.

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Pour illustrer mon propos, parlons quincaillerie. Pour faire adhérer deux surfaces, on n’utilisera certainement pas une scie. Il existe toutefois plusieurs manières de joindre des matériaux, que ce soit avec du ruban adhésif, de la colle ou un clou. Quel est le meilleur moyen ? Cela dépend des surfaces en question et du résultat souhaité. Pour coller deux papiers l’un sur l’autre, on exclura le clou. Mais on aura tendance à opter pour ce dernier si on veut faire tenir ensemble des morceaux de bois. De même, pour définir un terme, il est hasardeux de se baser sur un exemple, puisqu’on peut facilement réfuter une généralisation fondée sur un cas spécifique. Cependant, on peut très bien définir un terme en mettant celui-ci en contexte, en le distinguant d’un autre terme ou en établissant des sous-catégories.

« En observant nos propres processus cognitifs et ceux des autres au cours d’une discussion, on choisira mieux nos outils dans chaque situation. »

En nommant les outils utilisés par les participant·e·s, l’animateur·trice éclaire la structure d’une pensée au moment où elle se manifeste. On pourra dire, par exemple : « Si je comprends bien, tu définis l’amour en le comparant à un remède. Puis, tu catégorises différents types d’amour : l’amitié, l’amour amoureux, la fraternité et l’amour divin. C’est bien ça ? »

Par ce simple reflet, le groupe pourra s’approprier cette manière de définir l’amour, la raffiner ou, au contraire, la remettre en question. Un tel cheminement cultive l’esprit critique, c’est-à-dire qu’il porte à devenir habile et vigilant·e vis-à-vis du développement de sa pensée. Choisir ses outils de manière judicieuse constitue un savoir-faire qui sert dans toutes sortes de domaines d’apprentissage, dont ceux privilégiés par les institutions scolaires.

Écrit par Julie Sarrazin | 23 août 2022
Photo : Caroline Rousseau


Prendre part à une discussion philosophique demande de mettre à profit des habiletés sociales et relationnelles. Loin du philosophe creusant sa pensée en solitaire, une telle activité constitue un espace de co-construction du savoir par le biais d’une expérimentation collective. Mais concrètement, de quelles manières peut-on s’assurer que l’expérience soit vécue sur le mode de l’échange afin que chaque participant·e se sente à l’aise de s’exprimer ?

Lorsque j’anime une discussion philosophique, je commence par organiser physiquement l’espace. Je forme un cercle où tou·te·s les participant·e·s peuvent se voir les un·e·s les autres. Non seulement cette disposition facilite la communication, mais elle induit aussi des principes d’inclusion et d’égalité. Le cercle a ce pouvoir de faire place à plus grand que soi, à un tout dont chacun·e fait partie, et ce faisant, il invite au respect mutuel et à l’entraide.

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« Le cercle a ce pouvoir de faire place à plus grand que soi, à un tout dont chacun·e fait partie, et ce faisant, il invite au respect mutuel et à l’entraide. »

En plus de m’appuyer sur cette forme, je fais confiance au fonctionnement de la pratique pour structurer les apprentissages. En d’autres mots, je travaille surtout à stimuler l’intelligence collective, d’où émerge le contenu de la discussion. Lorsqu’un·e participant·e exprime une position ferme vis-à-vis d’une question, je pourrai par exemple demander au groupe : « Y a-t-il des personnes qui pensent autrement et pourquoi ? », ce qui est susceptible, entre autres, de favoriser l’ouverture d’esprit. Grâce à la mise en relation des différents points de vue en présence, ceux et celles qui étaient convaincu·e·s d’une idée au départ vont parfois changer d’avis !

Pour être à l’aise dans cette dynamique qui remet en doute nos certitudes – incluant les miennes comme animatrice ! – je me donne comme mission d’instituer une confiance entre les participant·e·s de sorte qu’ils et elles se permettent d’être vulnérables. Pour y parvenir, je mets en place une activité brise-glace qui a lieu avant la discussion afin de dégourdir les esprits lors des premiers contacts.

Les discussions philosophiques suscitent souvent l’étonnement, car la pensée s’aventure dans des zones moins sollicitées au quotidien. Au fil des questionnements, les autres nous mettent devant des perspectives insoupçonnées. Et en répétant ces expériences où règnent la confiance, l’entraide et l’ouverture, on peut éventuellement aborder des sujets qui semblaient gênants, comme la sexualité ou le racisme… et qui sait, découvrir qu’on n’est pas seul·e à rencontrer certains défis.

Écrit par Julie Sarrazin | 30 mars 2022
Photo : La Génératrice


Parmi des milliers de questions auxquelles nous pourrions réfléchir ensemble lors d’un atelier philosophique, on pourrait se demander face à la pandémie que nous traversons : « Afficher un arc-en-ciel dans sa fenêtre, est-ce être solidaire ? », « Veut-on vraiment retourner à la normale après la pandémie ? » ou encore « Quelles sont les liens entre nos relations à la terre et cet événement ? »

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Je n’ai vu ces questions abordées qu’en marge dans les médias. Et pourtant, comme animatrice d’ateliers philosophiques, elles me semblent centrales, cruciales, notamment car elles relèvent de l’esprit critique. N’en déplaise à ceux et celles qui cherchent surtout ces jours-ci à être en contact avec des visions optimistes, l’esprit critique nous pousse à revoir nos manières de penser, d’agir et de nous organiser. C’est d’ailleurs l’objectif ultime de la pratique de la philosophie en groupe : penser par et pour soi-même, avec les autres.

Inspirées de la méthode Lipman, les communautés de recherches philosophiques (CRP) sont des lieux où il n’y a pas d’expert·e·s, où chacun·e part de ses expériences pour parler de ses idées et conceptions, dans un climat bienveillant. Un des horizons de cet exercice est l’autodétermination. « Depuis Pythagore, [l]es philosophes se sont reconnu la tâche de reconduire le regard vers la totalité, le tout concret, lieu de vérité et lieu inéluctable de décision », écrit Thomas De Koninck dans À quoi sert la philosophie (Presses de l’Université Laval, 2015). Car arriver à voir une situation dans son ensemble et en interrelation avec d’autres est susceptible, à travers les différents points de vue qu’amènent les participant·e·s lors d’une discussion philosophique, de développer des visions communes et une compréhension mutuelle.

 » […] les communautés de recherches philosophiques sont des lieux où il n’y a pas d’expert·e·s, où chacun·e part de ses expériences pour parler de ses idées et conceptions, dans un climat bienveillant. »

Aujourd’hui plus que jamais, entre les dispositifs de contrôle numérique et étatique, les fakes news, l’instrumentalisation d’innombrables personnes, de profondes inégalités et une sixième extinction en marche à force de croire que l’homme est supérieur et qu’il peut tout vendre, l’esprit critique apparaît comme un allié précieux pour réparer le mieux possible de sombres dégâts. C’est pourquoi il est grand temps de proposer des pratiques philosophiques ayant fait leurs preuves au plus grand nombre de groupes citoyens, sans oublier les écoles, où des méthodes telles que celle de Lipman devraient être implantées, notamment dans la foulée de la révision ministérielle du cours d’Éthique et culture religieuse au primaire.

Écrit par Julie Sarrazin | 20 mai 2020
Photo : Julie Sarrazin